Europ@ncestors

Images : Biface

Publicité réalisée par Benoît Clarys pour Perrier


Les reconstitutions de personnages, à partir de leurs squelettes, laissent une part non négligeable à l'interprétation. En ce qui concerne l’Homme préhistorique, la pigmentation de la peau, la couleur des yeux, la pilosité ne sont pas connues, de même que la morphologie précise du nez et des oreilles. Les premières reconstitutions de l’homme de la Chapelle-aux-Saints et, de manière générale, celles des Néandertaliens, permettent de saisir la part de subjectivité dans la reconstitution. On a parfois affaire à une bête, un sage, un monstre ou encore à un simple être humain. Derrière ces reconstitutions qui se veulent les plus objectives possible, se cachent des hommes et des femmes, avec leur subjectivité propre, ou celle de leur époque. Les reconstitutions de nos ancêtres sont indissociables de l’époque qui leur a donné jour. Une perspective historique s’impose, à travers les différents portraits d’Hommes préhistoriques.


Le XIXe siècle artistique : Frémiet, Cormon
La physionomie des premières reconstitutions, tentent principalement de transposer l’Homme actuel dans l’Homme préhistorique. Il en va ainsi pour Frémiet ou Cormon qui, dans la veine académique, conçoivent des chasseurs et des pasteurs au profil presque grec, bien qu’un peu plus rude. Pour cela, ils se basent sur les découvertes les plus récentes de leur époque, et sur l’avis des scientifiques, mais les procédés de reconstitutions sont suivis très librement. Ces artistes, dont la production liée à la Préhistoire ne représente qu’une partie de leur œuvre, fondent en quelque sorte un nouveau genre, qui peut être mis en parallèle avec la sculpture ethnographique.

La chasse, 1898.
Fernand Cormon (1845-1924)

Images : Muséum National d'Histoire Naturelle

Images : RBINS

Le XIXe siècle scientifique : Haeckel, Schaaffhausen, Lohest, Dubois
A l’opposé, les premiers essais de reconstitution des savants, nettement moins artistiques, tentent de partir des données provenant des fouilles. Il s’agit des premiers véritables "portraits" d’Hommes préhistoriques, tels qu’imaginés à l’époque. Leur aspect est souvent plus simiesque que celui évoqué par les peintres exposant dans les Salons.

Tête d'homme de Neandertal reconstituée par Hermann Schaaffhausen (1888) et reconstitution de l'Homme de Spy par Maximin Lohest (1886)


Le concept de race est fréquemment utilisé. Les races européennes étant considérées comme les plus évoluées, de nombreux savants voient, par exemple, dans certaines races australiennes ou fuégiennes les derniers néandertaloïdes. L'ethnographie, notamment à travers les expéditions dans l'Arctique, est une source d'inspiration importante.


Avant la Grande Guerre, les premières tentatives de synthèse : Rutot et Mascré, Osborn et Mc Gregor
Le sculpteur Louis Mascré, dirigé par Aymé Rutot (Institut royal des Sciences naturelles de Belgique), entreprend, vers 1909 la première série de reconstitutions se voulant rigoureusement "scientifique". Rutot demande dans un premier temps à Mascré de sculpter les reconstitutions de certains humains fossiles. Puis, partant de ces crânes, d’envisager la reconstitution de 15 bustes, illustrant les grandes époques de la Préhistoire. Cette œuvre, qui devait encore être poursuivie et enrichie par la figuration de scènes préhistoriques, est arrêtée au moment de la Première Guerre mondiale.

Images : RBINS
360° view

Mineur d'Obourg, Homme de Combe-Capelle, Homme de Mauer et Femme de Neandertal
par Louis Mascré


Plusieurs des hypothèses sur lesquelles se base Rutot sont actuellement considérées comme obsolètes ou fausses (la classification temporelle, l’interprétation comme négroïde des squelettes de Menton, le squelette de l’homme de Sussex (Piltdown Man), l’existence de descendants du Chasseur de Furfooz en Ardenne, etc. L’ensemble des "accessoires" utilisés par les modèles (cornes, arcs, bijoux, outils) est inspiré par le produit des fouilles archéologiques ou par les gravures rupestres.


Images : Osborn, 1916

La série initiée vers 1916 par Mc Gregor et Osborn (New York) est, quant à elle, nettement plus restreinte. Les deux savants américains tentent cependant, de la même manière, de représenter les principaux types préhistoriques dans une perspective chronologique.



Le Pithécanthrope de Java, l'homme de la Chapelle-aux-Saints et l'homme de Cro-Magnon par J.H. McGregor


Ces deux séries apparaissent comme les premiers essais de représentation, par un même scientifique, des différentes "races" préhistoriques. Leurs qualités plastiques indéniables, les relient à la tradition des grands statuaires académiques. Leur aspect évolue tantôt vers le simiesque, tantôt vers des éclairs d’humanité. La supériorité de l’homme actuel (européen) demeure indubitable. Bien que moins "monstrueuses" que les représentations de Kupka (homme de la Chapelle-aux-Saints) ou du criminologue Fasciano, elles témoignent de la conception bestiale et simiesque de nos ancêtres à cette époque.

Images : RBINS

Reconstitution de l'homme de la Chapelle-aux-Saints
par Fasciano et Kupka


Images : Bruno Maureille

L’entre deux guerres : Schmidt, Coon
La Première Guerre mondiale semble avoir marqué les esprits : la brutalité du conflit, témoignant d’une facette peu civilisée de l’Homme actuel, semble avoir influencé les représentations. L'expression romantique des scènes, même dans les combats contre les animaux ou d'autres hommes, est définitivement abandonnée. Ainsi, les sculptures de Néandertaliens réalisées par Schmidt pour l’exposition de Chicago conservent une apparence sauvage et bestiale, celle-ci devient cependant moins simiesque.

Reconstitution de Néandertalien par Schmidt au Field Museum de Chicago


Carleton Coon (Université de Pennsylvanie) semble avoir porté le rapprochement vers l’humain actuel le plus loin en plongeant un Néandertalien, coiffé d’un chapeau, dans l’univers du métro new-yorkais (Straus et Cave). L’idée que si "il" existait encore, coiffé et habillé comme nous, il nous paraîtrait semblable, sera souvent reprise.

Homme de Neandertal au XXe siècle, par Carleton Coon, 1939

Images : Coon, 1939

Images : Field Museum, Chicago

Les représentations de Schmidt ou de Coon ne tentent cependant plus, comme celles de Mascré, à faire œuvre artistique. Schmidt s’inscrit plutôt dans un processus de restitution qui se veut le plus exact possible, à l’instar des cabinets de cires et des reconstitutions historiques plus vraies que nature, si abondantes aux Etats-Unis, tandis que Coon vise plus à la démonstration scientifique qu’à faire œuvre de reconstitution.

Reconstitutions néandertaliennes de Schmidt


L’après-guerre : Matternes, Gerasimov, Burian
Les reconstitutions d’après-guerre tendent progressivement vers un compromis, qui semble accepté tant à l’Est qu’à l’Ouest entre l’Homme et la bête. Matternes, aux Etats-Unis, Gerasimov, en URSS et Burian, en Tchécoslovaquie, en sont sans doute les plus célèbres illustrateurs. Leur œuvre est considérable.


Gerasimov a un statut particulier. Fondateur d’un institut de reconstitution morphologique et d’une méthode qu’il prétend efficace à 100%, il reconstitue pas moins de 200 personnages, dont un grand nombre de préhistoriques du territoire russe. Plusieurs assistants seront formés par lui.


Plesianthropus reconstitué par
Mikhail M. Gerasimov

Images : Gerasimov M. M., 1968

Images :

Scène de la vie quotidienne par Matternes

Matternes, aux Etats-Unis, ainsi que Burian en Europe centrale, vont contribuer, à travers leurs très nombreuses illustrations pour des publications de vulgarisation, à diffuser la vision générale de l’Homme préhistorique qui prévaut encore de nos jours. Les deux artistes - bien qu’aidés par des scientifiques - s’inscrivent dans le courant de l’illustration historique, le premier à la manière des clichés de cinéma (western, situations idéalisées), le second dans la tradition du réalisme socialiste (scènes collectives).


L’Homme préhistorique apparaît comme un pionnier de ces grands espaces qui, un jour, seront peuplés par l’Homme actuel. Destinées, semble-t-il, à créer un mouvement d’empathie pour ces "bons sauvages" qui furent nos ancêtres, les toiles plongent le spectateur dans un univers épique, dont cependant tous les détails (outillage, végétation, etc.) se veulent véridiques.

Carte de téléphone illustrée d'un tableau de Zdenek Burian

Images : M. Toussaint

Images : Bruno Maureille

Scène de chasse, La Roque Saint-Christophe

Bien qu’elles tentent souvent de s’appuyer sur des éléments scientifiques, la plupart des reconstitutions témoignent des grands clichés et des fantasmes inhérents à la représentation préhistorique : les cavernes, la lutte pour la survie et le feu, les outils et la chasse avec les grandes bêtes. Quelques fantasmes relatifs à la "bête" sont souvent visités, ou revisités, parfois non sans humour : l’Homme préhistorique avait une activité machiste intense, il pouvait être très violent, ou se conduisait de manière très civilisée.


L’Homme des Cavernes
Les grottes constituent un décor classique pour représenter l’Homme préhistorique, qui s’est très rapidement imposé comme le contexte par excellence pour représenter nos ancêtres dès le XIXe siècle. La grotte est souvent conçue comme une maison, lieu de résidence de la « famille » préhistorique, siège des querelles intestines mais également lieu de confrontation avec d’autres habitants, soit humains, soit animaux. Les découvertes de peintures pariétales ont également amené la représentation d’artistes préhistoriques à l’œuvre, qui se teinte alors d'une coloration mystérieuse, au même titre que pour les scènes d’enterrement.

Images : Boitard M., 1862

L'Homme fossile


Images : Rosny, 1913



La guerre du feu
La collecte, puis la production de feu est très rapidement apparue comme la première grande invention humaine, apportant notamment chaleur et sécurité. La guerre du feu est dès lors rapidement devenue un sujet de prédilection des artistes et exerce encore à l'heure actuelle la même fascination.




Couverture de "La Guerre du Feu", Manuel Orazi


Le chasseur
Après le coucher et la chaleur, la quête de la nourriture s’impose comme thème artistique, car elle permet notamment de représenter l’Homme face aux animaux (ours, bisons, mammouths,…). Les scènes sont souvent épiques, parfois burlesques.

Homme à l'époque du grand ours et du mammouth, E. Bayard

Images : Figuier, 1873

Images : Marcus

Une bête de sexe
Lorsqu’il ne mange pas, qu’il ne dort pas, qu’il ne chasse ni ne cherche du feu, l’Homme cherche à se reproduire, et son appétit peut s’avérer insatiable. Dans les conceptions romantiques de la fin du XIXe siècle, cela se traduit par une image bucolique de la famille.




The Neanderthal Lover
Marcus, 1993


Le monstre
L’Homme préhistorique est aussi un sauvage, dont l’aspect bestial a souvent pu être utilisé dans des films d’horreur. Son aspect physique, tout comme les détails vestimentaires évoluent avec les idées : d'un "singe" nu dressé sur des jambes arquées, à l'Homme civilisé proprement vêtu, en passant par l'Homme habillé de guenilles en peau de bête, un gourdin à la main.

Images :

Affiche du film "The Neanderthal Man", 1953


Images : Neandertal Museum

Tout comme nous
A l’inverse, d’autres représentations insistent sur l’aspect très humain - à notre image - de l’Homme préhistorique, allant jusqu’à le mettre dans des situations de notre vie quotidienne et de pousser le réalisme de la reconstitution … jusqu'à l'hyperréalisme.





Reconstitutions néandertaliennes par E. Daynes au Neanderthal Museum





Références

Coon C. S., 1939. The Races of Europe. Macmillan, New York.

Figuier L., 1873. L'homme primitif. Hachette, Paris.

Gerasimov M. M., 1968. The Face Finder. Lippincott, Philadelphia & New York.

Osborn H. F., 1916. Men of the old Stone Age. Charles Scribner's Sons, New York.

Peintres d'un monde disparu, 1990. Catalogue, Musée départemental de Préhistoire de Solutré, 22 juin - 1er octobre.

Boitard M., 1862. Paris avant les Hommes. Passard, Paris.

Anthropology in film

















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